Quand le Mississippi coule à Bordeaux..

Par Philippe Desmond.

Sortie 13, Pessac le vendredi 21 septembre 2018.

Quand le Mississippi coule à Bordeaux

Certains comparent parfois la Gironde, le fleuve union de la Garonne et de la Dordogne, au Mississippi, son embouchure au delta. Point de steamers ou de bateaux à aubes mais de plus en plus de navires de croisières fluviales sans parler des paquebots monumentaux plus proches de centre commerciaux flottants que de vaisseaux de rêve. Pour aller au bout de la comparaison restait la musique, ce bon vieux jazz New Orleans. Depuis quelques années celui-ci est bien représenté à Bordeaux avec notamment le groupe objet de cet article « Perry Gordon & his Rhythm Club ». Ce n’est pas sur un bateau que ce soir nous les voyons, mais eux et leurs collègues y jouent souvent, les croisières fluviales se développant et permettant aux musiciens de nombreux contrats ; tant mieux pour eux. Nous sommes à Sortie 13, ce lieu dédié aux arts visuels et du spectacle.

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Perry Gordon c’est le pseudo du musicien anglais Ben Ransom, chanteur, trompettiste et washboarder installé à Bordeaux depuis pas assez de temps pour avoir perdu son accent et maîtriser notre langue ce qui lui donne un charme exotique.

D’habitude à cinq avec Nicolas Dubouchet à la contrebasse, il est là ce soir,

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Florian Mellin à la guitare dobro, Francis Gonzales à la batterie et Denis Girault à la clarinette, ils sont en trio pour l’occasion, le géant Stéphane Borde les ayant rejoints avec son banjo. Le groupe a été labellisé « Scènes d’été » et a énormément tourné depuis juin.

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Trio roots, trompette, banjo, contrebasse et chant bien sûr au service d’un old jazz parfaitement maîtrisé. A noter un son parfait fabriqué par Guillaume Sciota.

Concert un peu insolite ce soir pour une autre raison. Le groupe est habitué aux bars bruyants, au caves bondées et exiguës où la bière coule à flots, aux réceptions où ils sont là pour créer une ambiance musicale voire décorer. Ce soir dans le cadre confortable de Sortie 13 on est plus près de la salle Pleyel : le public est venu au concert et l’écoute est totale ce qui va au début désarçonner un peu les musiciens. « Vous savez, vous pouvez parler entre les morceaux et même pendant » nous dit Stéphane Borde avec son humour habituel. Une certaine timidité de l’assistance, pas très au courant des codes, je devrais ainsi au début lancer les applaudissements après les chorus. A la limite tant mieux, ça veut dire qu’une partie de ce public est nouvelle et à voir comment il va évoluer au fil du concert, finissant par taper dans les mains et chanter, voilà de nouveaux adeptes de cette musique intemporelle.

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Il faut dire que les trois compères s’y activent. Le leader Perry Gordon, barbe et casquette de marin, vieux pantalon en flanelle tenu par des bretelles est un sacré chanteur ; le fait qu’il soit anglais n’est pas un désavantage au vu du répertoire américain bien sûr. Très clair dans son élocution il nous propose un timbre de voix semblant sortir d’un gramophone, un son vintage magnifique. A la trompette il régale aussi, vif et précis balançant les mélodies enjouées ou tristes avec une belle aisance.

A sa droite Nicolas Dubouchet, casquette de titi et chemise à fleurs fait des prouesses à la contrebasse. Ce gaucher tire de son instrument un son d’une belle profondeur et boisé, il ne féraille pas comme certains. Jouant de façon particulière à côté de sa contrebasse et non derrière, il marque le tempo de façon impeccable et mélodieuse. Nicolas est connu pour être un des meilleurs spécialiste du slap et il va nous en offrir des passages endiablés. Nicolas Dubouchet, le Bayard de la contrebasse, slappeur et sans reproche !

Son inamovible pork pie hat sur le crâne, Stéphane Borde replié sur sa chaise va lui nous montrer que le banjo est un vrai instrument, de mélodie, d’harmonie, de rythmique, il en maîtrise toutes les ficelles. Le contraste de ce son métallique avec le boisé de la contrebasse est vraiment intéressant. Capable de jouer à minima il va parfois s’envoler vers des tempi de fou déchaînant enfin ce public presque trop respectueux !

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Le répertoire ? « Des chansons d’amour », ce sera le running gag de la soirée, puisées chez Clarence Williams « Ain’t Gonna Give You None Of My Jelly Roll » , Harry Akst « Dinah », Victor Young « Sweet Sue », Hoagie Carmichael… des blues, des ballades, des « tubes » comme « Indiana », « St James Infirmary » et même le populaire gospel « Down by The Riverside » en rappel.

N’oublions pas que le jazz c’est certes l’innovation mais c’est aussi la tradition sur laquelle s’appuie la première. Et quand comme ce soir c’est exécuté avec talent c’est magnifique. Justement le fait que l’écoute ait été très attentive à amené les musiciens à jouer avec plus de précision et d’application mais sans perdre l’humour qui les caractérise. Je ne dis pas que d’habitude ils font ça à la 6 4 2, mais là c’était un exercice plus inhabituel qu’ils ont finalement beaucoup apprécié.

Ce concert entrait dans le cadre du « Jazz Club » de Sortie 13 qui aura lieu mensuellement. Prochaine date le mercredi 17 octobre avec le trio du pianiste Rémy Pannossian ; un tout autre style, moderne et brillant.